« Quand les images me font cygne… »

Anne Creissels


Brève animalisation sur conférence-diapo

Journée d’étude La chair de l’animal, jeudi 13 décembre 2012

La performance, parce qu’elle engage directement le corps dans la pratique artistique, mène à s’interroger sur la corporéité dans l’art, sur la place et la nature des corps dans l’acte créateur. Contemporaine dans les années 60-70 de l’arrivée sur la scène artistique d’un nombre croissant d’artistes femmes, la performance participe de la remise en question d’une répartition sexuée des rôles dans l’art, du mythe du génie créateur et de tout un régime de représentation. Que se passe-t-il quand le corps féminin, de grand thème de la peinture, de modèle pour l’artiste et d’objet privilégié de regard et d’appropriation, devient outil d’affirmation, sujet auteur ? Créer avec son corps de femme : qu’est-ce que cela implique de déplacements, de résistance mais aussi de paradoxes ? Le génie créateur aurait-il un sexe ?

 

L’expérience par le corps, qui définit la performance, ne tient pas à sa seule présence réelle (qui la rattacherait aux arts vivants). Car, plus fondamentalement, la performance rend compte d’une expérience et fait vivre une expérience, qui certes passe par le corps mais délivre aussi un message sur le corps. Et cette expérience met au centre la place du corps (au sens politique) de l’artiste comme du spectateur. Ce corps, que nous avons tout à la fois de plus personnel et de plus commun, se trouve révélé dans toute sa puissance identificatoire. Il apparaît porteur d’autre chose que ce qu’il est physiquement : corps psychique, corps social, surface de projection et d’inscription.

Ce qui est en jeu dans la performance est bien l’impact des images du corps sur les corps et le passage d’un corps individuel à un corps collectif. La performance est ainsi inextricablement liée aux représentations du corps. Elle donne à voir des images du corps, elle contribue à une mise en images des corps.

Cette insistance sur le corps et ses enjeux politiques ne va pas sans une réévaluation de la corporéité à l’œuvre dans l’art comme de l’économie des corps sexués dans la création. La performance participe en ce sens de la remise en question des fondements implicites de l’art, excluant un certain nombre d’éléments de son champ, dont les femmes en tant que sujet auteur. En effet, jusqu’au dernier tiers du XXe siècle, la figure de l’artiste est quasi-exclusivement masculine. L’épanouissement de la performance est lié au développement du féminisme.

Il s’agit pour des artistes femmes de se réapproprier leur corps, réifié dans une tradition de l’art très largement phallocentrée. Car si les femmes sont quasi-absentes de l’histoire de l’art en tant qu’artistes, le corps féminin (et singulièrement le nu féminin), à travers de multiples figures tant mythologiques que bibliques, se trouve être le grand sujet de la peinture, objet du regard et d’un désir conçu a priori uniquement comme masculin.

La violence de nombreuses performances répond en ce sens à une violence sourde des images à l’encontre des femmes, présente dans la société et à travers l’art. Créer avec son corps de femme devient le moyen d’affirmer un statut d’artiste différent et de mettre en critique une définition étroite de l’artiste et de l’art par un travail sur les images du corps véhiculées par l’art, mais aussi sur le mythe et les mythes qui accompagnent la création.

S’attaquer au corps du mythe : tel semble être, en effet, le moteur de nombre de performances. Cette démarche révèle, en même temps, ce que l’acte créateur réclame de performance – que ce soit par les attributs brandis, les procédés d’instauration utilisés ou encore les métamorphoses attendues.

Métaphore de l’acte créateur, la métamorphose définit ce qui, dans l’art, exerce une force sur les corps (celui du spectateur comme celui de l’artiste), entre transformation et altération. Elle cristallise un enjeu majeur : celui d’un possible déplacement, par l’art, des identités. Intrinsèquement lié à l’art et aux mythes, le pouvoir de métamorphose dit en creux la place centrale tenue par les corps, la sexuation et la sexualité dans la création. Avec pour modèle un dieu créateur tout puissant pouvant prendre une apparence ou une autre, la création voit en quelque sorte dans la performance sa modalité d’expression « originelle ». Il ne semblerait pas étonnant que, dans la formulation d’un geste créateur au féminin, des artistes aient eu recours, consciemment ou non, à ces représentations structurantes d’un génie créateur polymorphe.

Les performances d’Ana Mendieta, au-delà de la référence à la Santeria, apparaissent comme la mise au jour d’une violence déjà présente à travers les mythes et les images véhiculées par l’histoire de l’art. Le viol et l’animalisation, que ses performances montrent crûment, renvoient, même si elles n’y font pas directement référence, à la violence d’un mythe qu’elles évoquent : celui de Léda et le cygne.

Ce mythe, qui a donné lieu à de nombreuses représentations à l’érotisme évident décrit l’accouplement forcé et littéralement animalisant d’une femme et d’un cygne, le rapt de la virginité de Léda par un dieu métamorphosé en animal. Dans le mythe, qui a inspiré de nombreuses figurations, Zeus (Jupiter) se métamorphose en cygne pour approcher Léda et abuser d’elle. La femme fait ainsi l’objet d’une animalisation par la violence de l’accouplement avec le cygne. Dans le même temps, le dieu (ou le créateur) s’animalise, devenant bestial au sens propre (par métamorphose) comme au sens figuré (par la violence qu’il exerce).

La fusion femme-animal que les performances de Mendieta mettent en scène constitue comme une condensation du mythe. L’hybridité, notion centrale chez l’artiste (du fait de sa double appartenance culturelle), renvoie dans ce sens à la relation sexuelle contre-nature que les images du mythe décrivent. Dans l’identification de la femme à l’animal comme dans l’accouplement du corps féminin avec l’animal, c’est la perte de l’identité, par le dépassement des limites, qui est en jeu, et la puissance de l’acte créateur qui se trouve révélée dans toute sa violence.

Le pouvoir de métamorphose apparaît ici clairement comme transgression des hiérarchies et des limites. L’acte créateur y est défini comme violence faite à la femme mais aussi comme dépassement des limites du corps et des assignations. L’animalisation apparaît comme une métaphore de l’acte créateur et du désir de métamorphose des autres et de soi qui l’anime. La performance devient le lieu privilégié d’un changement d’état, d’un déplacement des frontières, d’un dépassement des limites homme animal, avec le danger que cela représente, la promesse de subversion n’allant pas sans le risque d’une perte d’identité.

Je vous remercie.

Pour citer ce document :

Anne Creissels, «« Quand les images me font cygne… »», déméter [En ligne], La Chair de l’animal, Journées d’étude, Actes, Textes, Contributions, mis à jour le : 02/03/2016, URL : http://demeter.revue.univ-lille3.fr/lodel9/index.php?id=555.