Compte rendu critique de l’exposition Des animaux

Antoine BRICAUD ; Quentin CONRATE ; Guillaume MOINET


Cette exposition présente quatre séries de photographies d’Antoine Petitprez (né en 1961). Deux d’entre elles représentent à proprement parler des animaux, poules et bovins ; les deux autres, des arbres et des bustes humains. Dans tous les cas, la prise de vue brouille nos repères et crée une sorte d’indistinction quant à « l’objet » photographié. Ainsi les troncs d’arbre font penser à des pattes d’éléphants ou à des concrétions minérales. Les bustes humains, nus, épilés, fragmentés et vus de dos nous confrontent à une présence animale plutôt qu’à celle d’une personne. Les prises de vue d’Antoine Petitprez isolent des fragments d’êtres vivants jusqu’à l’abstraction. L’artiste utilise un fond noir et photographie à la chambre. Le « sujet » abordé frontalement et découpé par le cadre devient objet. Le procédé rappelle une photographie scientifique qui objective le vivant pour mieux l’étudier, avec toute la violence que suppose une telle opération. L’utilisation du fond noir n’est pas sans rapport avec les recueils de photographies d’Eadweard Muybridge (1830-1904) qui a cherché au XIXe siècle à analyser de manière très systématique le mouvement de l’homme et celui de l’animal. Antoine Petitprez installe un véritable protocole que l’utilisation de la série révèle. Dans la série Les Animaux, qui représente des bovins, on peut ressentir une tension assez forte entre une objectivation brutale du corps de l’animal quasiment « découpé » par le cadre comme un quartier de viande et un regard plus contemplatif. Le protocole utilisé suggère une relation forte, directe à l’animal. L’artiste semble avoir de l’empathie pour son vivant modèle. Il utilise un matériel assez lourd qui l’oblige à être très statique et à prendre son temps. On peut imaginer la difficulté qu’il peut y avoir à travailler avec des animaux dans ces conditions. Petitprez semble retranscrire dans ses photographies l’impression que la confrontation avec le vivant a pu produire sur lui. Il s’intéresse à la matière vivante, à la vibration de la peau dans la lumière, à la sensualité du contact avec la chair. La rigueur du protocole qu’il a établi nous fait ressentir le vivant comme une abstraction. Il évite l’anecdote, le sentimentalisme. Il nous confronte à des blocs de matière vivante, expérience étrange qui nous renvoie crûment à ce que nous partageons avec l’animal.

Les oeuvres de Thierry Boutonnier (né en 1980) abordent la question de l’animal d’une façon tout à fait différente. Il y a une forme d’humour et de légèreté revendiquée dans ce travail, qui porte moins sur la forme que sur les représentations sociales. La vidéo, Même l’Autruche sera protégée, met en scène un exercice plutôt farfelu d’évacuation d’autruches suite à une contamination nucléaire. Cette vidéo assez loufoque semble tourner en dérision l’obsession de la sécurité dans nos sociétés. Il montre comment la mise en scène d’exercices de protection peut donner un sentiment illusoire de maîtrise des aléas. L’artiste s’amuse du sérieux apparent des dispositifs politico-scientifiques qui régissent nos vies. Les autruches dans ce film ont aussi un curieux statut. Animal de captivité, « protégé » par l’homme et également contaminé par l’homme. Faire l’autruche, c’est aussi refuser de voir la réalité en face, ici la réalité de la menace nucléaire. Ces autruches sont donc bien proches de nous. D’ailleurs, l’oeuvre est sous-titrée « une fable documentaire ». Ce sous-titre ironise sur l’intoxication médiatique qui nous vante à grand renfort d’images la sécurité de nos centrales nucléaires. Ces mises en scène seraient des « fables », c’est-à-dire des mensonges. On peut aussi comprendre que, dans cette vidéo, les animaux sont là, comme dans les fables de La Fontaine, pour instruire les hommes. Le travail réalisé à Chamarande sur le coypu, que l’on appelle également ragondin, un animal dit « nuisible » importé d’Amérique du Sud, questionne également nos représentations. L’artiste prend le parti de l’animal que l’on chasse. Il interroge ce statut de « nuisible ». Il cherche par l’absurde à trouver une solution alternative à son éradication. Il envisage de le renvoyer dans ses pays d’origine en faisant appel aux représentations diplomatiques puis cherche à trouver une filière de valorisation à travers l’élaboration d’un pâté fait avec la chair de l’animal. Sous des dehors comiques, cet ensemble d’œuvres aborde des questions graves. On perçoit en filigrane une dénonciation de la chasse faite aux immigrés en situation irrégulière. Le statut du ragondin peut également faire penser à la rhétorique des génocidaires, notamment au Rwanda où la population Tutsi a été assimilée à des cancrelats qu’il fallait éradiquer. L’œuvre de Thierry Boutonnier montre de façon assez remarquable que les rapports que nous entretenons avec l’animal sont très proches des rapports que nous entretenons avec l’autre et plus particulièrement l’étranger.

Antoine BRICAUD

 

 

Le titre de l’exposition Des animaux peut se lire de deux manières. Soit à l’image d’une étude méthodique permettant de lire « Au sujet de l’animal dans l’art », soit en lien avec ce qu’il contient d’éléments de présentification de l’image même, avec en arrière-plan les études de Thierry de Duve, ce qui nous inciterait à y lire « Voici des animaux ». Mais bien vite, nous constatons qu’aucune de ces opérations n’est pleinement satisfaisante. Le titre de la journée d’étude organisée conjointement nous offre un indice : se pencher sur la chair de l’animal. Mais peut-être ici faut-il comprendre ce mot – « chair » – dans le sens que l’expression « blessé dans sa chair » peut laisser entendre.

Une photographie de Thierry Boutonnier montre alors le mieux les éléments qui se trament dans toute l’exposition. Issue de la série Triste Trophique (2012), elle nous présente l’artiste au milieu des coypus, également connus sous le nom de ragondins. Lors de la présentation de l’exposition, des analogies possibles ont pu être mentionnées entre cette performance et les images de Saint François convertissant les oiseaux. Il nous semble que dans le cas présent, la reprise du thème par Pier Paolo Pasolini dans son Uccelacci e uccellini [1] éclaire mieux encore cette scène, car l’ironie, ou tout au moins l’humour, nous y semble plus palpable. Thierry Boutonnier convertit les coypus, et leur en apporte le témoignage en portant sur lui une fourrure et dans sa main une boîte de pâté fait de leur chair qu’il a lui-même fait réaliser. Il n’est pas ici question de la persévérance de Toto dans le film de Pasolini, les coypus sont directement mis en face de ce qui leur arrivera. Nous passons en quelque sorte de la « chair à prier » à la « chair à canon », ici mise dans un bocal. La fragilité du passage est redoublée chez Boutonnier dans une autre pièce par la présence d’une autruche dont le sauvetage reste indiscernable, tant les précautions appliquées semblent vaines. Même l’autruche sera protégée, reste à savoir de qui et de quoi, le nucléaire, menace invisible entre toutes laissant à nouveau bifurquer notre regard sur son rapport à l’homme. Les autruches, ayant affaire aux hommes, seront toujours sous la menace du nucléaire et d’autres auxquelles nous ne pensons pas encore.

Les bovins, de la série Les Animaux réalisés par Antoine Petitprez peuvent également être vus de deux manières. On peut choisir de ne prendre en compte que l’angle de vue qui nous présente les parties utilisées pour l’alimentation, mais la présentation plane nous évoque également un support pour l’écriture. Convertir les choses pour l’usage de l’homme, tel était également l’objectif en récupérant la peau des veaux mort-nés pour en faire du vélin. La question de la matérialité et de la destination est alors posée, rejouant la formule prononcée par le chef d’orchestre Georges-Elie Octors à la fin de l’opéra Avis de tempête : « Mais moi-même je deviens une sorte de page, un support de signes. [2] » L’être humain se confond de son vivant avec ce qu’il présente aux autres, les gestes du chef pour les musiciens, par projection de la partition elle-même page. Il est alors troublant de se confronter à sa propre réaction face à la série de portraits de Petitprez. Les Porträts semblent moins nous questionner sur le genre du modèle que sur notre envie de poser ce genre d’étiquette sur ces photographies, comme s’il était possible de trouver une clé définitive. L’animal se présente lui ou sa chair, les êtres humains sont de sexe masculin ou de sexe féminin. Il semble que c’est dans cette interpellation constante que réside la force des propositions d’Antoine Petitprez. Vouloir tout ranger, classer, tout reconnaître caractérise notre regard, l’artiste joue avec notre faculté psychologique à vouloir tout saisir d’une traite et à nous en flatter. Les titres redoublent cela, mais évacuant le mystère (même le mystérieux Alberi indique l’arbre – les arbres – dans la langue italienne, pays destinataire de la série), ils devraient au contraire nous pousser vers la méfiance, non celle de savoir ce que l’on regarde mais celle du pourquoi au contraire nous ne regardons pas. Cette même question du regard est déportée par Thierry Boutonnier qui nous incite non pas à contempler sa boîte de pâté mais bien à considérer ce qui se présente dans les autres. Alors enfin, se saisissant de ce regard, nous pourrons redonner chair à l’animal.

Quentin CONRATE

 

 

« Tout animal est un être sensible et doit être traité comme tel. »

Code pénal français

Si l’on reconnaît une société à la manière dont elle traite ses animaux, il en va de même pour les deux artistes, Thierry Boutonnier et Antoine Petitprez, qui exposent actuellement au sein de la Galerie Commune du Campus Arts Plastiques de Tourcoing. Tous deux présentent plusieurs de leurs créations et ouvrent leur univers aux visiteurs.

Antoine Petitprez est photographe. Il nous présente quatre séries de photos : Les Poules (2002), Alberi (2007), Les Animaux (2008) et Portraits/Porträts (2010). Il ne s’agit pas tant de photographies animalières que de corps sensibles : peaux, poils, plumes, écorces. Antoine Petitprez est un artiste pudique et sensible, il est ici question d’épidermes. Et c’est là que se situe, paradoxalement, la profondeur de son propos. Ces corps animal et végétal, représentés sur de grands formats sont silencieux, dénués de regard, d’expressions, d’intentions. Seul, ce qui les protège du monde extérieur nous est montré. Le détail est de mise avec ces photographies argentiques prises à l’aide d’un dispositif de chambre photographique. La lumière homogène nous livre chaque subtilité, chaque fragment. L’image fascine notre œil, berce notre imaginaire et l’effet perceptif convoque le sens : rugosité, douceur, odeur, chaleur. Voyage de la main dans l’enfance. Immanence des êtres.

Thierry Boutonnier, quant à lui, a le sens de l’humour et de la mise en scène. Il questionne le XXIe siècle et l’impact de l’homme sur son environnement. Armé de ses bottes et de son ciré, il parcourt les berges du domaine de Chamarande (Essonne) à la rencontre d’un rongeur : le coypu, cette espèce marronne plus communément et injustement appelée ragondin. L’humour est ici grinçant, le rire jaune : vidéo d’application du protocole d’évacuation d’un zoo en cas d’accident nucléaire, lettre adressée au Chili pour proposer l’extradition de l’animal. Thierry Boutonnier propose un art militant, documents administratifs à l’appui, comme pour mieux révéler l’absurdité des lois des hommes. Et s’il faut en passer par du pâté pour réhabiliter l’animal, alors il en lance la production. L’artiste militant nous interpelle : le sort que réservent nos sociétés de contrôle à ces nuisibles pourrait bien être le nôtre.

Guillaume MOINET

Notes

[1] Pier Paolo Pasolini, Uccelacci e uccellini, 1966.
[2] Georges Aperghis, Avis de tempête, livret de Georges Aperghis et Peter Szendy, interprété par l’ensemble Ictus, Cyprès, Bruxelles, 2005.

Pour citer ce document

Antoine Bricaud ; Quentin Conrate ; Guillaume Moinet , «Compte rendu critique de l’exposition Des animaux», déméter [En ligne], Textes, Actes, Journées d’étude, La Chair de l’animal, Expositions, Des Animaux, mis à jour le : 04/11/2016, URL : http://demeter.revue.univ-lille3.fr/lodel9/index.php?id=571.