Les fillettes de Mégare (Vidéo)

(d’après les Archaniens d’Aristophane)


2012

Une adaptation pour marionnettes vidéofilmée, par Fanny Chica, Kim Doan Quoc, Julia Dubois, Pierre Dupont, Lucas Hauchard, étudiants de l’ESA.

Les Acharniens d’Aristophane [1] est la plus ancienne comédie qu’on ait conservée de l’Antiquité. Elle a été jouée en 425 avant JC. Cette farce politique concerne directement l’actualité. Elle est une diatribe contre la guerre déclenchée, six ans auparavant, par Périclès [2] contre les Spartiates et leurs alliés (et, parmi eux, les habitants de Mégare). Athènes a alors déjà subi quatre invasions de son territoire et deux pestes ont fait des ravages parmi la population qui s’entasse dans l’enceinte de la ville. La guerre, que les historiens appellent la guerre du Péloponnèse, s’achèvera en 404, bien après que la pièce aura été jouée. Cette comédie est donc un éclat de rire, une respiration en plein conflit et c’est avec courage qu’Aristophane se fait le défenseur de la paix et prend à partie tous les Va-t-en guerre qui gouvernent la cité et poussent le peuple à haïr les ennemis.

 

Le personnage principal des Acharniens est un simple citoyen athénien, Justinet (Dicéopolis, « Cité juste »), qui, ne parvenant pas à faire entendre sa voix à l’assemblée du peuple pour convaincre ses concitoyens de cesser la guerre, a décidé de signer une paix privée avec les Spartiates. Il est alors pourchassé par les charbonniers d’Acharnes, un bourg dépendant d’Athènes, qui veulent le lapider. Afin de se faire entendre et de pouvoir leur expliquer les raisons de la trêve qu’il a signée, il prend en otage un sac de charbon qu’il menace d’assassiner, comme s’il s’agissait d’un des leurs ou de ce qu’ils avaient de plus précieux [3]. Pour mieux les convaincre, Justinet court chez Euripide et lui emprunte les haillons des plus misérables personnages de ses pièces. Ainsi vêtu, il s’efforce d’apitoyer la foule des citoyens et dénonce l’aveuglement des fauteurs de guerre. Arrive le général Labataille (Lamachos) auquel Justinet tient tête. Puis, notre héros ouvre alors un marché privé afin de renouer des relations commerciales avec les ennemis, tandis que le général Labataille part à la guerre dont il revient avec une entorse et une plaie à la tête. Alors, tandis que celui-ci va se faire soigner, Justinet chante les plaisirs de l’amour et de la dive bouteille et se fait porter en triomphe par la foule.

Or, parmi les produits proposés sur le marché ouvert par Justinet, se trouvent deux petites filles que leur père, un paysan de Mégare ruiné par la guerre, cherche à faire passer pour des porcelets. Étant donné leur pauvreté, il n’a en effet aucune chance de pouvoir les vendre comme esclaves et espère qu’elles seront achetées comme animaux pour participer aux Mystères et, éventuellement, survivre. Il leur a donc bien recommandé de se comporter comme de jeunes cochons et elles lui obéissent.

Dans le passage des Acharniens que nous avons choisi d’adapter dans la présente vidéo [4], l’assimilation des fillettes aux porcelets procède de jeux de mots plus ou moins obscènes. Le dialogue est constamment allusif dans ce sens. Il repose d’abord sur la signification argotique du mot « cochon » qui, en grec ancien, désigne le sexe féminin. Mais on peut voir également, sous l’aspect burlesque de la situation évoquée, la dimension réellement tragique de la guerre qui conduit la population à la famine et l’oblige à abandonner ses enfants, lesquels valent moins qu’un animal ou que toute espèce de nourriture, ou à les entraîner, pour survivre, à la prostitution.[5] D’autre part, le propos d’Aristophane étant de dénoncer la guerre et la politique menée par ceux qui dirigent la cité, il lui fallait une certaine audace et, que l’on apprécie ou non ses arguments, il était important de mettre de son côté les rieurs. Le rire, ici, participe, en effet, des moyens de convaincre et de vaincre.

L’utilisation de marionnettes, enfin, nous a paru pouvoir mettre à distance ce qu’avait de profondément immoral cette métamorphose de fillettes en porcelets – métamorphose qui s’inscrit, d’ailleurs, dans une longue histoire de mise en relation des jeunes humains et de leurs cousins porcins, dont la fiction littéraire s’est à plusieurs reprises emparée. Qu’on songe, par exemple, au bébé qui s’échappe ainsi transformé des bras protecteurs d’Alice.

Notes

[1] Aristophane (env. 445-385 av JC)
[2] Périclès est mort de la peste en 429.
[3] Ce passage parodie un épisode du Télèphe d’Euripide.
[4] La traduction utilisée dans Les Fillettes de Mégare est une adaptation personnelle des traductions d’Eugène Talbot (1897), de Marc-Jean Alfonsi (1966) et d’Anne de Cremoux (2008).
[5] Pour un commentaire détaillé des Acharniens, voir, entre autres, Léo Strauss, Socrate et Aristophane (1966), L’Eclat, 1993, p. 71-99.

Pour citer ce document

Gilles Froger, «Les Fillettes de Mégare (d’après Les Acharniens d’Aristophane), 2012», déméter [En ligne], Textes, Actes, Journées d’étude, La Chair de l’animal, Expositions, OOZ, mis à jour le : 06/04/2016, URL : http://demeter.revue.univ-lille3.fr/lodel9/index.php?id=562.