« Sous la peau d’âne gronde une chair animale »

Hélène SINGER



« Maquillage gras, crête et oreilles sur la tête,

spots rouges dans les yeux, façon concert sombre, années punk.

Performance séance, je m’échauffe, bondis puis sons gutturaux, déchaînement, je bondis.

Énergie rock sans musique, transe simulée sans rituel.

Être âne ou ne pas l’être… »

Performance Le Cri de l’âne, 2001.

Faire du punk a cappella n’est pas chose aisée : criailler seule demande une énergie pulsionnelle à chercher en soi et à expulser sans raison apparente.

 

Criailler :
1) péj. Crier beaucoup, et le plus souvent pour rien
2) Pousser son cri, en parlant de l’oie, du faisan, du paon, de la pintade

Dans ma vidéo performance Le Cri de l’âne, je suis vêtue d’un costume « peau d’âne » – imitant la robe de l’animal, avec des oreilles dressées et une crête. L’éclairage par spot rouge, qui rappelle les éclairages des concerts rock, donne à cette vidéo un aspect hallucinatoire. Loin des couplets fredonnés par Catherine Deneuve dans Peau d’âne de Jacques Demy (où elle se dédouble entre son rôle de princesse et celui de Peau d’âne), j’enchaîne des séquences de cris extrêmes et inarticulés, allant de sons gutturaux graves à des couinements suraigus. Animée par une énergie animale qui gronde sous ma peau d’âne, je me laisse porter par mes cris et ma vocifération jusqu’à paraître en état second. Cette transformation est due en grande partie à l’effet de ma voix sur moi-même. Je deviens de plus en plus âne, de plus en plus punk. Un âne anarchiste. L’anti-Demy.

Chanson du « gâteau d’amour », interprétée par Catherine Deneuve dans Peau d’âne, film musical de Jacques Demy, 1970 (extrait) :
« Un souhait d’a
Un souhait d’amour s’impose
Tandis que la
Que la pâte repose. »

« Anarchy in the U.K. », des Sex Pistols, 1976 (extrait) :
« I want to destroy, possibly ?
Cause I want to be Anarchy. No dog’s body. »

Punk est un terme anglais qui signifie « vaurien », « voyou ». Le punk est une musique de voyou, à comprendre comme celui qui ne respecte rien. Johnny Rotten (chanteur des Sex Pistols) aboie qu’il ne veut pas d’un corps de chien, c’est-à-dire du rôle de chien dans la société. Comme moi qui braie, dans cette performance, que je ne suis pas un âne ? Ou qui revendique au contraire la joie d’en être un ? De nombreux artistes ont feint l’ânerie et revendiqué une parenté avec l’âne. Assumer sa singularité plutôt que subir une marginalisation ; développer une bêtise délibérée pour combattre la bêtise subie.

« Le Chien », texte écrit et mis en musique par Léo Ferré, 1969 (extrait) :
« Même et de préférence si l’urgence contient l’idée de vous foutre sur la margoulette.
Je n’écris pas comme de Gaulle ou comme Perse
Je CAUSE et je GUEULE comme un chien
JE SUIS UN CHIEN »

Léo Ferré, dans sa période anarchiste, invective d’un ton déclamatoire qu’il cause et qu’il gueule comme un chien, pour conclure ainsi : « Je suis un chien. » Un chien certes, mais démuselé, « décolliérisé » (terme utilisé dans un couplet) : un chien redevenu sauvage, ayant arraché son collier imposé par la société, un chien sans dieu… ni maître. En criant, en expulsant mon animalité dans Le Cri de l’âne, je tente de revenir à un « état sauvage », ceci avec une grande part de dérision. Mais l’objectif est burlesque : je rends sauvage l’animal domestique qu’est l’âne, par l’intermédiaire du punk qui partage avec lui le fait d’avoir une crête sur la tête.

François René, vicomte de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe (1848) (extrait) :
« Je commençais à passer pour un vaurien, un paresseux, un âne enfin. »

Sous ma peau d’âne, sous mon apparente idiotie, je questionne le statut de l’artiste dans la société et le compare à celui du punk. Ma voix fait entendre la chair animale qui gronde sous le pelage. Par elle, je ne traite pas seulement de l’aspect extérieur de l’animal, mais en propose une expression vivante, charnelle, du dedans si l’on considère la voix comme résultant d’une activité interne. Ce flux sonore, non verbal et pulsionnel, interroge notre animalité. Entre punk qui aboie et âne anarchiste, ma voix donne chair à notre noble ânerie.

Pour citer ce document :

Hélène Singer, «« Sous la peau d’âne gronde une chair animale »», déméter [En ligne], Textes, Actes, Journées d’étude, La Chair de l’animal, Contributions, mis à jour le : 02/03/2016, URL : http://demeter.revue.univ-lille3.fr/lodel9/index.php?id=551.